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République Centrafricaine : le grand barnum.

 [ Par  Prosper INDO |Mis à jour|samedi 4 avril 2015 ]

 

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«  Si l’homme est doué de perception et d’intelligence, c’est parce qu’il a en lui les fluides des Cinq Vertus, mais ceux-ci dépendent à leur tour des Cinq Organes qui sont dans son corps. L’homme préserve son intelligence tant que ces organes sont intacts ; mais, une fois ceux-ci atteints, il sombre dans la confusion – c’est-à-dire qu’il devient stupide ». [in : De la mort. Edition Gallimard, coll. Folio, Paris 2006, pp. 26/27]

Ces paroles de Wang Chong, grand lettré de la Chine ancienne, me sont venues à l’esprit lorsque j’écoutais le dernier entretien de Michel Djotodia avec un journaliste de la Radio France Internationale (RFI).

1 – Le dérèglement des sens.

A entendre l’ex-président démissionnaire, je me suis interrogé sur l’organe déréglé qui, dans son corps, pouvait à ce point nuire à son intelligence. Au journaliste qui l’interrogeait sur le point le plus important de l’accord de Nairobi dont il était le signataire, Michel Djotodia s’enferra : « Je n’ai pas l’accord avec moi. Comme je vous l’ai dit tantôt, si vous pouvez parcourir l’accord… c’est un truc très volumineux ».

Le voici donc incapable de dire l’élément essentiel à ses yeux d’un document  qu’il a paraphé !

Le reste de l’interview est à l’avenant, plein de confusion et d’allusion perfide. Au point d’affirmer, comme un enfant boudeur : « Moi, je suis Centrafricain. Sinon, il faut me le dire ». Soit, disons-le tout net ! Oui, Michel Djotodia, tu es Centrafricain, mais traître à ton pays. Raison pour laquelle tu dois comparaître devant tes juges, pour atteinte à la sureté de l’Etat et à l’intégrité territoriale de la RCA.

En effet, pendant que tu tentais de rassembler ta mémoire sur « l’accord exceptionnel » de Nairobi, on apprenait que ton ancien ministre de l’Urbanisme, un certain « général » Ousmane Mahamat Ousmane, était arrêté pour détention et port d’armes illégal. Le dit général se révèle être un citoyen tchadien, ancien sous-préfet de la ville de Moundou ! Ainsi, tu auras pris le pouvoir et vendu la RCA à des mercenaires étrangers.

Mais la réalité de cet entretien est ailleurs. Il vise la partition de la République centrafricaine, objectif longtemps inavoué, mais désormais assumé : « Les populations du Nord ont des raisons de soutenir l’ex-Séléka. Si les conditions ne sont pas remplies, je ne vois pas pourquoi ils vont se faire désarmer pour après se faire assassiner. On se connait, nous Centrafricains ».

Par cette phrase sibylline, l’ex-président autoproclamé projette sur tous les Centrafricains, ses compatriotes, ses propres turpitudes et mauvais desseins ; faire de la République Centrafricaine un nouveau Chypre, un nouveau Liban, un Etat en situation de conflit permanent sous l’œil impuissant du Conseil de sécurité des Nations Unies.

2 – Le voyage de Rome.

Après Ndjamena en décembre 2013 où les membres du Conseil national de transition (CNT) ont été assignés à résidence pour acter la démission de Michel Djotodia, après Brazzaville en juillet 2014 où ils ont refusé de se rendre pour signer un accord de cessation des hostilités entre ex-Séléka et anti-Balaka, arguant qu’une telle réunion ne pouvait se dérouler qu’en terre centrafricaine, les hommes politiques centrafricains se sont rendus le 27 février 2015 à Rome, en pèlerinage,  à l’invitation de la Communauté Sant’ Egidio, pour signer une déclaration d’intention en faveur d’élections propres.

Pas moins de quatre anciens premiers-ministres, la vice-présidente du CNT,  la présidente du futur Forum de Bangui, ainsi qu’une kyrielle d’anciens ministres, tous candidats autoproclamés aux prochaines élections présidentielles, ont fait le déplacement. Ils ont signé un engagement en faveur d’ «élections libres, démocratiques et transparentes en Centrafrique » !

Au même moment, le président de l’Autorité nationale des élections (ANE), l’organe sensé piloter ces consultations, criait famine : il ne dispose que de 5 milliards de francs CFA, sur les 21 milliards nécessaires à l’organisation desdits scrutins.

Pourquoi dès lors se précipiter à Rome pour signer une déclaration qui aurait pu être adoptée à Bangui ?

Le voyage de Rome, qui ressemble fort au déplacement d’Henri IV à Canossa, fait pendant à la réunion de Nairobi si chère à Michel Djotodia et François Bozizé. D’un côté l’opposition démocratique, de l’autre les partisans de la violence armée. La présence du Médiateur de la crise centrafricaine  à Rome au même moment atteste le jeu des  connivences : amener les uns et les autres au Forum de Bangui, la corde au cou s’il le faut, comme les Bourgeois de Calais.

Il s’agit sans doute, pour les congressistes de Rome, de garnir leurs bourses vides, pour une campagne électorale dont ils savent pertinemment, sauf pour deux ou trois, qu’ils sont exclus d’office. Le premier enseignement de ce voyage à Rome est d’indiquer clairement le leadership du MLPC sur les autres tendances de l’AFDT. Le second avantage de cette mascarade est de permettre à la Communauté Sant’ Egidio, récusée par le chef de l’Etat de la transition et son gouvernement au bénéfice d’une organisation non gouvernementale humanitaire non marquée confessionnellement, de s’inscrire dans le débat national à venir ; le prétexte de cette exclusion est sot et vain, Sant’ Egidio étant une institution publique laïque, certes proche du Vatican.

Quant aux protagonistes de la réunion de Nairobi, on les voit mal proposer aux Centrafricains autres choses qu’une coalition disparate : le Kwa na kwa, parti du président déchu François Bozizé, ayant implosé ; alors même que l’ex-alliance Séléka a volé en éclats, entre trois tendances qui se font ouvertement la guerre.

L’imbroglio centrafricain persiste donc !

3 – La paix n’est pas pour demain.

Qu’apporte l’appel de Rome au processus de réconciliation nationale ? Dans l’immédiat, rien assurément. C’est une gesticulation sans lendemain comme les hommes politiques centrafricains en ont pris l’habitude. Cet appel ne sert ni la sortie de crise, ni la cause de la paix. Tout au plus, permettra-t-il de faire en sorte que le Forum de Bangui se passe au mieux, en faisant admettre le principe d’une participation inclusive.

En attendant, alors que les forces internationales réduisent leurs effectifs en ce qui concerne l’opération Sangaris, ou leur format pour les membres de l’EUfor-RCA dont la mission prend fin ce 15 mars 2015, les troupes rebelles et les milices ne sont toujours pas désarmées ; la Minusca arguant du fait que le mandat de l’ONU ne l’autoriserait pas à la coercition, c’est-à-dire à faire usage de la force pour désarmer les bandes armées ! Aussi, la force des Nations Unies en Centrafrique admet que le programme de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) ne sera pas enclenché tant qu’aucun accord de paix crédible ne sera signé par les groupes armés et le gouvernement !

C’est dans ce contexte qu’il faut restituer l’interview accordée par Michel Djotodia à RFI. Il s’agit de maintenir la pression sur les forces internationales, afin de les contraindre à demeurer céans et à entériner le principe de la partition de fait du pays.

Pour arriver à ses fins, tous les moyens sont bons, y compris le mensonge : « Aussitôt que les ex-Séléka seront désarmés, ce sera le carnage. Et personne ne viendra comme d’habitude à notre secours, nous du Nord. Puisqu’on est considéré comme des animaux, pas comme des êtres humains. Depuis plus de cinquante et quelques années, c’est ce qui se passe… Il faut qu’on sache : ou bien nous appartenons à la communauté centrafricaine, ou non ! »

Certes, la phraséologie s’inspire de la sémantique islamiste, laquelle tient tous les « infidèles » pour des chiens, mais l’ex-président démissionnaire n’ignore pas qu’il fut Consul général de la République Centrafricaine au Soudan, et sa deuxième épouse, sous-préfète du district d’Ippy. Il y a pire déconsidération !

Il est du devoir de chaque Centrafricain de s’opposer par tous les moyens, démocratiques et pacifiques, à la partition du Centrafrique, qui doit rester notre République une et indivisible.

 

Paris, le 16 mars 2015

Prosper INDO

Haut-Commissaire général du CNR



04/04/2015

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