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Centrafrique : Sylvain Ndoutinguai: "Nous ne devons pas oublier que les forces internationales … ne peuvent assurer durablement et indéfiniment la sécurité du pays"

  [La rédaction|Mis à jour| mercredi 22 octobre 2014 ]

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Dans le contexte d’insécurité persistante et de remise en fonction d’éléments des Forces Armées Centrafricaines (FACA), le Colonel Sylvain Ndoutingaï répond à nos questions en toute objectivité. Il nous donne ainsi son point de vue sur l’actualité centrafricaine, notamment celle de ces derniers jours.

 

Rappelez-vous, les FACA sont depuis l’avènement de la Séléka casernés et soumis à un embargo des Nations Unies. Ce sont les Forces Internationales de la MISCA, Sangaris et de l’Eufor, désormais muées en MINUSCA, qui assurent la sécurité de la République Centrafricaine.

 

Les FACA ont été appelés en renfort pour assurer la sécurité dans Bangui et ses environs, quelle analyse en faites-vous ?

 

Dans mes précédentes interventions j’ai toujours appelé au rétablissement de nos Forces de Défense et de Sécurité dans leurs fonctions et leurs missions. C’est en effet l’une des conditions solides pour sauvegarder l’intégrité du territoire nationale et un relèvement durable. Aucune force armée extérieur au pays ne pourra durablement garantir le droit fondamental à la sécurité des personnes et des biens de ce pays. Je connais le professionnalisme des commandements de nos Policiers, nos Gendarmes et nos Militaires pour encadrer parfaitement les troupes dans la discipline militaire. Mais comme dans toute armée, après des événements tragiques comme l’incident malheureux de la cérémonie de l’ENAM en Février 2014, la prudence et la rigueur sont de mises pour un rassemblement qui se doit être organisé et non précipité.

 

Le constat est là, ils ont repris du service. Comment concilier cette nécessité de reformer les Forces de Défense et de Sécurité et le fait qu’elles aient été réarmées et dans les rues de Bangui ?

 

C’est une bonne chose que les Forces de Défense et de Sécurité soient rétablies dans leurs fonctions. Encore faille-t-il que leurs réhabilitations ne souffrent d’aucune exclusion pour certains qui vont se sentir abandonné par leur Etat et qui iront grossir les rangs des groupes armés. Tous les éléments des FDS ont été formés par l’Etat pour défendre la nation. L’on ne saurait avoir des laisser pour compte au motif que certains sont affiliés à tel ou tel régime politique comme j’entends dire certains leaders politiques. Cela ne ferait que créer de graves précédents avec des conséquences dramatiques pour la stabilité du pays. Je rappelle que les mutineries et la multiplication des rébellions ont pour causes et origines la mise à l’écart de certains militaires à cause de leur appartenance ethnique et politique. Il ne faut pas oublier le fait que certains éléments de ces forces qui se sont senties écartés et lésées, avaient choisi de regagner les groupes armés dont les principaux sont des Sélékas et des Anti-balakas. Il faudra donc organiser la réintégration des militaires de carrière et rapatrier les combattants venus de l’extérieur. Le retour en service des forces armées nécessite préalablement un processus de débriefing sous la discipline militaire. Il est donc d’un intérêt vital de faire confiance à leurs chefs et de leur donner les moyens pour réformer leurs hommes à répondre à leurs ordres. Je suppose que ce préalable a été respecté pour que ces forces aient été déployées sur le terrain. Mais, pour garantir une reprise de service solide et durable, il faut nécessairement procéder à une profonde restructuration des armées en passant par le programme de Désarmement, Démobilisation, Réintégration et Rapatriement (DDRR).

 

Que répondez-vous à cette phrase du Ministre d’Etat à la Défense Aristide Sokambi: « Je suis content qu’on ne mette pas les FACA sur le terrain! Car, en ce moment, il y a des éléments en tenue et armés qui participent à la situation actuelle » ?

 

Cette déclaration du Ministre de surcroit de la défense est regrettable. Il est pourtant le responsable N°1 de cette institution de l’Etat ! Non seulement il a la charge historique de restructurer cette armée qui est la vitrine de la nation, mais il est aussi l’autorité habilité à mettre en œuvre la politique militaire de notre pays. Comment pourrait-il le faire si sa propre armée est mise en quarantaine ? Nous ne devons pas oublier que les forces internationales qui opèrent en RCA nous apportent leur soutien et ne peuvent assurer durablement et indéfiniment la sécurité du pays. Leurs actions seront provisoires et limitées dans le temps et il faudra qu’elles s’appuient sur les capacités des forces nationales pour que le relais soit assuré dans des bonnes conditions lorsque leur mission aura pris fin.

 

Le DDR concernera quelles entités puisque même les « rebelles » n’ayant pas « livré de bataille » sont comptés au nombre des interlocuteurs de la Transition ?

 

Pour répondre à cette question, il faudrait déjà comprendre la constitution des « rebelles » centrafricains. J’avoue que je ne comprends pas le concept de « rebelles n’ayant pas livré de bataille ». Soit on est des rebelles parce qu’on est armé, soit on est des opposants politiques au régime en place et on est sans armes. Les rébellions qui évoluent dans ce pays sont constituées d’éléments hétéroclites d’origines diverses. On y trouve des éléments des Forces Armées Centrafricaines, des combattants étrangers (Tchad, Soudan et autres) et des mercenaires. Ceux qui n’ont pas livré bataille seront recensés et identifiés au même titre que les combattants et seront alors cantonnés selon le processus de démobilisation. Les militaires de carrières devront réintégrer les casernes sous le commandement militaire de l’Etat pour subir le processus de débriefing et de réintégration sous la discipline militaire. Les combattants civils qui ont quant à eux rejoint ces rébellions devront nécessairement être formés pour soit intégrer l’armée nationale s’ils le désirent et sont apte au métier, soit de réinsérer dans la vie civile pour exercer le métier pour lequel ils ont été formés. Quant aux combattants étrangers, des négociations et des pourparlers doivent être menés par voie diplomatique et en coopération avec leurs pays d’origine pour leurs rapatriements en toute quiétude. Dans ce processus qui vise à ramener la paix, il faut proscrire l’impunité pour des cas graves d’atteintes au droit de l’homme.

 

Quelle stratégie mettre en place pour apporter une réponse concrète à la problématique des Sélékas et des Antibalaka ?

 

Le processus du DDRR peut etre une stratégie adéquate pour répondre concrètement à la problématique des Sélékas et des Anti-balakas s’il est bien mené. A mon avis la Séléka n’existe plus depuis que leur leader avait procédé à sa dissolution. Aussi, j’ai cru entendre que les mouvements Sélékas et des Anti-balakas se sont transformés en Plateforme Politique. De ce point de vue, les Sélékas et les Anti-balakas ne devront plus mener des actions militaires qui ne siéent pas à leur statut actuel ! Puisque la RCA est un pays démocratique, il faut encourager ceux qui ont une vision politique pour le développement du pays à laisser la violence pour solliciter les suffrages du peuple. Le contraire ne peut que les exposer à l’application des résolutions des Nations Unis. Je pense qu’il est temps que nous réalisons que le peuple a trop souffert et qu’il ne cesse de sombrer notre pays dans le gouffre.

 

Comment entrevoyez-vous la fin de cette transition prévue pour le 15 février, selon les dernières déclarations de Mme Catherine Samba Panza ?

 

Cette déclaration qui vient contredire l’interview de Madame Cathérine SAMBA PANZA du 19 Septembre 2014 crée un imbroglio politique en ce sens qu’il ne détermine pas un calendrier précis qui conduira à la fin de cette transition. Selon sa Chartre, la transition prend fin par l’organisation des élections libres, transparentes et crédibles. La question qui se pose après cette déclaration est de savoir si Madame SAMBA aura réunie toutes les conditions à l’organisation d’une élection incontestable d’ici quatre (4) mois ? Cette déclaration me parait lapidaire et c’est un retournement de programme du gouvernement lorsqu’on se réfère à sa dernière déclaration après l’Assemblée Générale des Nations Unis. Une clarification par un programme du gouvernement s’avère nécessaire pour juger à sa juste valeur cette déclaration.

 

Comment amorcer les élections ?

 

Le peuple est l’acteur principal du déroulement des élections. Est-ce que les centrafricains pourront sortir de leurs refuges pour aller librement et en toute sérénité élire leurs futurs dirigeants sur toute l’étendue du territoire ? Le peuple est meurtri par les déchirements fratricides qui secouent notre pays depuis plus de 18 mois. Il faut d’abord lui redonner vie en lui permettant de regagner son domicile. Il faut lancer un forum pour réconcilier ce peuple avec lui-même tout en rendant justice aux innocentes victimes qui pour l’heure se sent délaissés. Beaucoup de nos compatriotes sont des déplacés internes et des réfugiés à l’étranger. Beaucoup ont perdu tout ce qui est le fondamental de leur existence. L’administration de l’Etat est inexistante et a laissé place à un état de non droit sur toute l’étendue du territoire. Il n’y a plus de sécurité pour les personnes et les biens, autant d’actions préalables à réaliser avant de préparer et d’organiser une élection crédible. Si l’élection se déroule sans la prise en compte de ces préoccupations, elle est donc jouée d’avance et nous nous dirigerons inévitablement vers un hold-up « électoral » avec comme conséquence la contestation et la poursuite de la crise.

 

Quelles relations entretenir avec la communauté internationale ?

 

La Communauté internationale est déjà au chevet de la République Centrafricaine depuis plus de trois (3) décennies. Et c’est une bonne chose pour notre pays qui cherche encore à définir son chemin vers le développement. Je constate simplement que leurs actions n’arrivent pas encore à produire des résultats solides au bénéfice du peuple et de la République Centrafricaine. Il se pose donc un problème d’efficacité de leur aide qui s’explique soit de l’inadéquation de la politique d’aide, soit des mauvais choix des acteurs nationaux en charge de sa mise en œuvre. Il nous appartient de capitaliser cette volonté de la communauté internationale pour jeter les bases de notre développement selon les aspirations fondées sur nos capacités à nous prendre en charge. L’expérience nous montre que l’aide au développement ne fait pas le développement. Elle accompagne quand cela est nécessaire, mais elle ne peut remplacer la construction de projets économiques viables. Il est vrai que les atouts et les ressources naturelles de notre pays sont des enjeux et des convoitises de la part d’acteurs étrangers. Mais, plutôt que de les en blâmer, travaillons notre capacité collective à les mettre au service d’une prospérité partagée, ou à nous prémunir quand ils vont à l’encontre des intérêts nationaux. L’amateurisme politique, les orgueils et les rancœurs destructrices sont une faiblesse qui dépend d’abord de nous-même. Réunissons ensemble la force et la hauteur de vue nécessaires au développement profitable à tous.

 

Comment voyez-vous le rôle de la MINUSCA, de l’Eufor et de Sangaris ?

 

Les forces de la MINUSCA, de l’EUFOR et de la SANGARIS ont joué un rôle qui a permis d’éviter une guerre civile et d’empêcher les combattants d’enclencher des crimes de masse. Mais je constate encore une fois de plus que leur rôle commence à atteindre ses limites. Cela est dû essentiellement à la non application des résolutions des Nations Unis qui veulent que les groupes armés soient désarmés sous le chapitre 7 et par ces forces. Je pense qu’il est temps que soit levé l’embargo qui est imposé aux Forces Armées Centrafricaines pour qu’elles reprennent leurs activités auprès de ces forces internationales car il y’aura une sécurité durable pour le Centrafrique et ses voisins lorsque les forces nationales seront rendues opérationnelles sur toute l’étendue du territoire national.

 

Et vous, où vous situez-vous dans cette actualité centrafricaine ?

 

Je suis centrafricain et la RCA est ma patrie. J’aspire à pouvoir rentrer dès que possible. Je suis aujourd’hui à l’étranger parce que mon domicile au pays a été, saccagé et même occupé par les groupes armés. Ma famille a échappé de justesse aux massacres des rebelles. Il ne se passe pas un seul instant où je ne sois meurtri par le chaos dans lequel notre pays s’est engouffré. Encore très récemment, les affrontements meurtriers en RCA m’ont déchiré. Je n’ai pas croisé les bras et je n’ai de cesse de plaider la situation de mes compatriotes et de mon pays auprès des amis de la Centrafrique. Mon vœu le plus cher est de pouvoir faire œuvre utile pour le relèvement du Centrafrique, notre patrie. Aujourd’hui, il est nécessaire de se consacrer à rassembler les gens qui veulent sincèrement participer à définir une base pour une réconciliation solide, à identifier les bonnes raisons d’un pardon et d’un redressement. Je suis prêt à me joindre à toutes les initiatives sincères qui pourraient aller dans ce sens.

 

Quel message aux autorités centrafricaines et aux centrafricains ?

 

Aux autorités centrafricaines, j’attire leur attention sur le fait que les centrafricains ont soif de paix et chaque compatriote aspire à rentrer chez lui. Il leur faut donc s’armer de courage pour mettre en œuvre leur feuille de route qui permettra de rétablir la sérénité et la quiétude de la population. Il est d’une urgence vitale que les autorités dépassent les querelles pour rassembler les filles et les fils du pays afin de faire aboutir la transition puis amorcer l’œuvre de reconstruction nationale.

A mes compatriotes centrafricains, je sais que la tentation est forte au milieu de ce désastre. C’est humain d’accuser ou de dénigrer l’autre, ou de vouloir se venger et rendre le mal subi. Cela doit pourtant cesser ! Je mesure les efforts qui sont nécessaires en pareilles circonstances pour agir positivement et pour dépasser nos tentations de divisions, d’injures et de règlements de compte. Mais c’est d’une impérieuse nécessité pour relever notre pays.

C’est surtout un message d’espoir, de confiance et de détermination que je veux transmettre. Il nous faut dessiner notre volonté comme un peuple digne et responsable.

Je ne saurais terminer mes propos sans vous adresser mes remerciements pour m’avoir donné l’occasion de m’exprimer.

 

 

 © Afrikaweekly



22/10/2014

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